On me dit souvent « intimiste » pour dire « sensuel », et ce n'est pas du tout la même chose. Le mot vient de la peinture, il a plus d'un siècle, et il désigne autre chose que le dévoilement d'un corps. Savoir ce qu'il veut dire a changé ma façon de travailler.
Un mot né dans la peinture française
Le terme apparaît sous la plume des critiques d'art au tournant du vingtième siècle, pour désigner une peinture qui explore l'intérieur domestique comme sujet à part entière. Ses deux figures principales sont Pierre Bonnard et Édouard Vuillard, les plus marquants du groupe des Nabis, qui poursuivent seuls après la dissolution du groupe en 1899.
Ce qu'ils peignent n'a rien de spectaculaire : une femme qui coud, un enfant avec un chat, une conversation autour d'un vase de fleurs, la lumière d'une pièce en fin d'après-midi. Chez Bonnard, la silhouette discrète de sa femme traverse presque toutes les toiles.
André Gide décrit un ensemble de Vuillard en 1896 comme un art qui parle à voix basse, comme on fait des confidences. Le critique Camille Mauclair, lui, définit l'intimisme comme une révélation de l'âme par les choses peintes. Deux formules qui disent l'essentiel : le sujet n'est pas ce qu'on montre, c'est le ton sur lequel on le montre.

Ce que l'intimisme n'est pas
La confusion la plus fréquente, et celle que je rencontre chaque semaine, mérite d'être levée d'entrée.
· Ce n'est pas le nu. On peut faire une photographie intimiste d'un dos habillé, d'une main sur une tasse, de deux personnes qui ne se touchent pas. Et l'on peut faire un nu qui n'a rien d'intimiste, parce qu'il est spectaculaire, publicitaire ou codifié.
· Ce n'est pas le boudoir. Le registre boudoir a ses codes, sa lumière, sa pose, et il les assume. L'intimisme, lui, se méfie précisément des codes : il cherche ce qui échappe à la mise en scène.
· Ce n'est pas la photo de famille. Une photo de famille vise le souvenir, elle veut que tout le monde soit bien. L'intimisme accepte le flou, le désordre, la fatigue, l'instant qui n'est pas flatteur.
La bascule tient à une chose : la distance. Non pas la distance de l'objectif, mais celle qui sépare celui qui photographie de celui qui est photographié. L'intimisme suppose qu'elle soit courte, et il se voit quand elle ne l'est pas.
1986 : Nan Goldin, ou le journal rendu public
Quand la photographie s'empare du registre, elle le radicalise. En 1986, l'américaine Nan Goldin publie chez Aperture The Ballad of Sexual Dependency, cent vingt-six images tirées d'un diaporama qui en comptait près de sept cents, projeté avec une bande-son dans les clubs de l'East Village.
Elle en donne elle-même la définition la plus juste : « le journal que je laisse lire ». Ses sujets ne sont pas des modèles, ce sont ses amis, ses amants, sa vie. Elle écrit que ces images naissent de relations, pas d'observation.
C'est le point de rupture. Jusque-là, la valeur d'un reportage tenait à la distance de l'observateur. Goldin lui substitue autre chose : la place occupée par le photographe dans la scène qu'il photographie. Ce déplacement fonde la photographie intimiste contemporaine, et il fonde aussi son problème.
1992 : Sally Mann, et la question qu'on ne peut plus éviter
Six ans plus tard, la même Aperture publie Immediate Family de Sally Mann : soixante-cinq photographies en noir et blanc de ses trois enfants, prises entre 1984 et 1991 dans la ferme familiale de Virginie. Un lit mouillé, un nez qui saigne, des cigarettes en sucre, des baignades, des siestes. Treize images montrent une nudité.
Le scandale est immédiat aux États-Unis : accusations d'exploitation, procès d'intention, débats sur la pornographie enfantine. Le livre s'épuise pourtant en trois mois.
Les enfants disposaient d'un droit de veto sur chaque image. Virginia a refusé une photographie d'elle en train d'uriner, Emmett une autre où il portait ses chaussettes aux mains.
Ce qui les préoccupait n'était pas la nudité, mais d'avoir l'air ridicules. Ce n'est pas anecdotique : cela dit que la ligne du supportable n'est jamais là où l'adulte l'imagine.
Sally Mann a par ailleurs consulté un psychologue pour évaluer l'effet de la série sur ses enfants, et a cessé de photographier sa famille après la controverse.
Ce droit de veto est, à mes yeux, la vraie leçon de l'affaire. Il ne s'agit pas d'une précaution juridique ajoutée après coup : c'était une règle de travail, posée avant, et respectée.
Ce que ce registre demande, concrètement
Du temps, et l'acceptation de ne rien faire
Une image intimiste ne se produit pas sur commande dans les dix premières minutes. Elle suppose qu'on ait cessé d'être un photographe en visite. C'est pourquoi mes séances de ce type sont plus longues que les autres, et pourquoi une bonne partie du temps ne produit aucune image.
Le renoncement au spectaculaire
Le réflexe, devant un moment fort, est de le rendre plus fort : contre-jour, cadrage serré, contraste appuyé. L'intimisme fait l'inverse. Il photographie à voix basse, pour reprendre la formule de Gide. Une image intimiste réussie paraît souvent banale à qui n'y était pas, et bouleversante à qui y était.
Un lieu qui appartient à quelqu'un
Le studio convient mal à ce registre, et je le dis alors que j'en ai un. Une chambre, une cuisine, un canapé creusé par l'usage portent une information que le fond neutre supprime volontairement. C'est la raison pour laquelle je propose ces séances au domicile aussi bien qu'au studio.
Le consentement n'est pas une formalité, c'est la matière
Voilà ce que Goldin et Mann m'apprennent ensemble. Chez Goldin, la proximité est ce qui rend les images possibles. Chez Mann, la controverse naît précisément de la question de savoir qui pouvait consentir.
Dans ce registre, la relation ne précède pas la photographie : elle en fait partie. Une image intimiste obtenue sans accord réel n'est pas une image intimiste ratée, c'est une image d'un autre genre, prise à quelqu'un plutôt qu'avec lui.
En pratique, cela donne des règles simples que j'applique sans exception : vous voyez les images, vous décidez de ce qui reste, l'autorisation de diffusion ne conditionne jamais la séance, et vous pouvez arrêter à tout moment. Ces règles ne sont pas des garde-fous ajoutés autour du travail. Elles sont ce qui le rend possible.
Sources
- Britannica, Intimism : définition du mouvement, Bonnard et Vuillard, et la formule d'André Gide sur les Figures et intérieurs de 1896. britannica.com/art/Intimism
- Art UK, Édouard Vuillard: Nabi and intimist : l'apparition du terme dans la critique en 1892. artuk.org/discover/stories/douard-vuillard-nabi-and-intimist
- Camille Mauclair, définition de l'intimisme, citée par Lapham's Quarterly, At Home with the Intimists. laphamsquarterly.org/roundtable/home-intimists
- Whitney Museum of American Art, notice de The Ballad of Sexual Dependency de Nan Goldin. whitney.org/collection/works/8274
- Goldin, N., The Ballad of Sexual Dependency, Aperture, 1986. Édition originale et texte de l'artiste.
- Mann, S., Immediate Family, Aperture, 1992, 65 photographies. Sur le droit de veto des enfants : Woodward, R. B., The New York Times Magazine, 1992.
- Britannica, Sally Mann : circonstances de la première exposition en 1992 et nature de la controverse. britannica.com/biography/Sally-Mann
- Jeu de Paume, Paris, rétrospective Mille et un passages, 2019.
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