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Karsh et le cigare de Churchill, article du journal Quinte Essens Studio 92
Regards · 22 décembre 2026

Karsh et le cigare de Churchill

Le portrait le plus reproduit du vingtième siècle a été réalisé en deux minutes, par un photographe alors inconnu, grâce à un geste que la politesse réprouve. Il dit l'essentiel de ce qu'est diriger un portrait, et il pose une question que je ne tranche pas complètement.

Ottawa, 30 décembre 1941

Winston Churchill vient de prononcer devant le Parlement canadien son discours dit Some chicken, some neck. Yousuf Karsh, photographe d'origine arménienne installé à Ottawa, l'attend dans la Chambre du Président. Churchill n'a pas été prévenu qu'un portrait était prévu. On lui accorde deux minutes.

Churchill entre, cigare aux lèvres. Karsh présente un cendrier, Churchill l'ignore. Le photographe racontera : « J'ai attendu ; il continuait à mordre vigoureusement son cigare. J'ai attendu. Puis j'ai fait un pas vers lui et, sans préméditation mais toujours respectueusement, j'ai dit forgive me, sir et j'ai retiré le cigare de sa bouche. »

Le regard qui suit est célèbre. Karsh dira que Churchill « avait l'air si belliqueux qu'il aurait pu me dévorer ». L'image paraît en couverture de Saturday Night le 10 janvier 1942, puis dans Life et The Illustrated London News. Elle devient le visage de la résistance britannique, et figure aujourd'hui sur le billet de cinq livres.

Ce que le geste produit réellement

On dit habituellement que Karsh a provoqué l'expression. C'est vrai, mais incomplet. Ce qu'il obtient n'est pas une colère jouée : c'est une réaction authentique à une situation réelle. Personne ne joue l'agacement dans cette image, il est éprouvé.

C'est exactement le mécanisme que j'évoque ailleurs dans ce journal à propos du sourire de Duchenne : une expression commandée diffère anatomiquement d'une expression éprouvée. Karsh ne demande pas à Churchill d'avoir l'air combatif. Il crée les conditions dans lesquelles Churchill l'est.

Le détail que l'on oublie systématiquement

Une seconde photographie existe, prise dans la foulée, où Churchill apparaît souriant, amusé, une fois passé le premier mouvement.

Karsh a choisi la première. Ce choix compte autant que le geste : c'est lui qui a fixé, pour des générations, l'image d'un chef de guerre inflexible.

Un portrait est toujours une sélection. L'histoire retient le geste spectaculaire ; le travail réel s'est joué à la table de montage. C'est vrai de mon métier aussi.

La part de légende, qu'il faut nommer

L'anecdote est devenue mythique, et j'appelle à la prudence. L'Art Canada Institute rappelle qu'elle repose sur le seul récit de Karsh : son épouse Solange, transmettant les notes à un rédacteur en chef, précisait explicitement qu'il s'agissait de la version de son mari et qu'elle refusait de la retoucher.

Rien n'indique que Karsh ait menti. Mais une histoire racontée par son propre héros, répétée pendant soixante ans, prend une forme lisse qui n'est pas nécessairement celle de l'événement. Le portrait, lui, est indiscutable.

Ce que j'emprunte, et ce que je refuse

Deux minutes suffisent, à condition que tout soit prêt

Karsh avait installé son éclairage avant l'arrivée de Churchill. La brièveté n'est possible que si aucune décision technique ne reste à prendre au moment décisif. C'est exactement le principe des portraits d'entreprise en série : le dispositif est fixe, seul l'humain varie.

La lumière fabrique l'autorité

Karsh est célèbre pour son éclairage sculpté, qui détache les visages sur des fonds sombres et modèle les volumes. L'expression de Churchill ne suffirait pas sans cette lumière : c'est elle qui transforme un homme agacé en figure monumentale.

Une limite, que je pose

Le geste de Karsh est admirable dans un portrait d'homme d'État, en 1941, entre deux personnes en position de force comparable. Transposé à une séance intime, ou au portrait de quelqu'un d'intimidé, il devient une transgression. Provoquer une réaction suppose que la personne puisse répondre. C'est ce qui sépare la direction de l'abus de position, et c'est une ligne que je ne franchis pas.

Sources

Sources
  • Art Canada Institute, Yousuf Karsh, Winston Churchill : étude de l'œuvre et des sources de l'anecdote. aci-iac.ca/art-books/yousuf-karsh/key-works/churchill
  • National Portrait Gallery, Londres, notice NPG P490(16). npg.org.uk
  • Bibliothèque et Archives Canada, The Roaring Lion, 30 décembre 1941, MIKAN 3915740.
  • BBC News, Iconic Winston Churchill photo vanishes from Canada hotel, 2022, qui reprend le récit de Karsh dans ses propres termes. bbc.co.uk/news/world-us-canada-62649297
Manuel, photographe fondateur de Quinte Essens Studio 92
Manuel
Photographe · Quinte Essens Studio 92, Antony (92)
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