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Doisneau et la mise en scène, article du journal Quinte Essens Studio 92
Regards · 6 août 2026

Doisneau, ou l'honnêteté d'une mise en scène

Le Baiser de l'hôtel de ville est la photographie française la plus reproduite au monde. Elle est aussi entièrement mise en scène, et ce fut un scandale. Quarante ans après, cette affaire me dit quelque chose de très actuel sur ce qu'on attend d'une photographie.

La fabrique d'une image

En 1950, le magazine américain Life commande à Robert Doisneau une série sur l'amour à Paris au printemps. Le photographe repère dans un café un jeune couple qui s'embrasse : Françoise Delbart, dite Bornet, et Jacques Carteaud, tous deux élèves comédiens au Cours Simon. Il leur propose une séance en pleine rue, contre cinq cents francs chacun.

La photographie paraît dans Life le 12 juin 1950, puis tombe dans l'oubli pendant près de trente ans. Elle ressurgit dans les années 1980 sous forme d'affiches et de cartes postales. En 1986, le tirage en affiche atteint 410 000 exemplaires, un record mondial pour l'époque.

Personne, pendant tout ce temps, ne sait qu'elle est posée. Le public la lit comme un instant volé, ce qui est précisément l'intention. Doisneau appartient au courant humaniste, dont l'esthétique est celle de la vie saisie au vol.

Cette photographie est protégée par le droit d'auteur, et je ne la reproduis pas ici. Elle est visible sur le site de l'Atelier Robert Doisneau, qui en gère les droits.

Le procès, et la révélation

En 1992, un couple d'imprimeurs se déclare être les amoureux de la photographie et attaque Doisneau. Pour se défendre, le photographe doit expliquer les conditions réelles de la prise de vue. Françoise Bornet reparaît, tirage original à l'appui. Le mythe de l'instant volé s'effondre publiquement, du vivant de l'auteur.

Doisneau assume. Il n'a jamais prétendu que la scène était spontanée. Il n'avait simplement jamais eu à le dire. La distinction est fine et elle est au cœur du débat : il n'y a pas eu mensonge, il y a eu silence sur la méthode.

Une nuance que le scandale a effacée : Doisneau n'a pas fabriqué une situation fausse, il a rejoué une scène qu'il venait de voir. Le couple s'embrassait réellement dans un café avant qu'il ne leur propose la séance. Toute son œuvre repose sur ce mélange. Il déclarait chercher « le monde tel qu'il me plairait qu'il fût ».

Ce que j'en retiens pour mon propre travail

Diriger n'est pas tricher, mais cela se dit. Aucun reportage de mariage n'est intégralement volé. Je demande de refaire une entrée, je replace un groupe, je suggère un geste. C'est légitime et personne ne s'en offusque, tant que la méthode n'est pas présentée comme son contraire. Vendre du « 100 % naturel, aucune pose » tout en dirigeant continuellement, c'est reproduire l'écart qui a valu ce procès à Doisneau. Je préfère vous dire que je dirige.

L'autorisation écrite n'est pas une paperasse. Toute l'affaire tient à un document qui n'existait pas. En 1950, la pratique de l'autorisation de diffusion n'était pas installée. Un formulaire signé aurait évité quarante ans de contentieux, et n'aurait rien coûté à l'image.

La valeur se déplace. En avril 2005, le tirage original de Françoise Bornet est adjugé 155 000 € chez Artcurial, 185 000 € frais compris. Le prix ne tient pas seulement à la célébrité de l'image : il tient à la qualité d'un tirage contemporain de la prise de vue. Ce qui vaut, c'est l'objet daté, pas le fichier. Une raison de faire tirer ses photos.

Sources
  • Image, Le Baiser de l'Hôtel de Ville, Paris 1950 © Robert Doisneau, courtesy of éditions Racine
  • INA, L'histoire du Baiser de l'hôtel de ville de Robert Doisneau, archives du procès de 1993.
  • Life, 12 juin 1950, publication originale.
  • Artcurial, vente du 25 avril 2005, hôtel Dassault, Paris.
  • Atelier Robert Doisneau, fonds et documentation.
Manuel, photographe fondateur de Quinte Essens Studio 92
Manuel
Photographe · Quinte Essens Studio 92, Antony (92)
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