« Je ne sais pas quoi faire de mes mains. » C'est la phrase que j'entends le plus souvent en début de séance, et elle contient tout le problème. Y répondre par une pose est la solution évidente. C'est aussi la moins efficace, et la science de l'expression faciale explique assez précisément pourquoi.
Le sourire qui ne trompe personne
En 1862, le neurologue français Guillaume Duchenne de Boulogne stimule électriquement les muscles du visage de ses sujets pour cartographier les expressions. Il observe une chose contre-intuitive : le sourire sincère mobilise deux muscles, le sourire commandé un seul.
Le premier, le grand zygomatique, tire les commissures vers les oreilles. Il obéit à la volonté : tout le monde peut le contracter sur demande. Le second, l'orbiculaire de l'œil, plisse le pourtour de l'œil, remonte les pommettes et creuse les pattes d'oie. Celui-là échappe largement au contrôle volontaire. Il se déclenche avec l'émotion, pas avec l'intention.

Un siècle plus tard, les psychologues Paul Ekman et Wallace Friesen redécouvrent cette distinction et la formalisent dans le Facial Action Coding System. Ils nomment « sourire de Duchenne » la configuration qui associe les deux muscles, et établissent qu'elle est le marqueur le plus fiable du plaisir réellement éprouvé.
Je dois une nuance : des travaux récents montrent que certaines personnes savent contracter volontairement l'orbiculaire, et que l'intensité du sourire explique une partie de l'effet. Le marqueur est fiable, pas infaillible.
Poser, diriger, provoquer
Poser. Je place le corps : main ici, menton là, poids sur la jambe arrière. J'y gagne le contrôle total de la ligne. J'y perds l'essentiel : vous pensez à votre main pendant que je photographie votre visage, et cela se voit. La pose produit des images correctes et des regards vides.
Diriger. Je vous donne une action, pas une position : « avancez vers moi et arrêtez-vous quand vous voulez », « regardez par la fenêtre puis revenez vers moi ». Le corps se place tout seul parce qu'il exécute une tâche. Votre attention est occupée ailleurs que sur vous. C'est le mécanisme central, et c'est ma façon de travailler.
Provoquer. Je crée une situation dont je ne maîtrise pas l'issue : demander à un couple de se murmurer quelque chose que l'autre ignore, faire raconter un souvenir précis. J'y gagne des expressions impossibles à commander. J'y perds la prévisibilité, et j'accepte de rater plusieurs images pour en obtenir une.
Pourquoi la direction fonctionne
La raison est cognitive. Se regarder être regardé consomme des ressources mentales. C'est un mécanisme documenté par la recherche sur l'auto-objectivation, qui montre que la surveillance de sa propre apparence dégrade mesurablement la performance sur des tâches parallèles.
Une consigne d'action détourne ces ressources. Vous cessez de vous surveiller parce que vous faites autre chose. Le visage se relâche non pas parce que je vous ai demandé de vous relâcher, instruction qui ne fonctionne jamais, mais parce qu'il n'est plus le sujet de votre propre attention.
Ce que vous pouvez faire de votre côté
Rien, et c'est le point le plus difficile à croire. Aucune pose apprise devant le miroir ne survit à la première minute. Ce qui aide vraiment : arriver sans avoir répété, accepter les dix premières minutes où il ne se passe rien, et vous rappeler qu'un photographe qui ne donne aucune consigne n'est pas un photographe qui vous laisse libre. C'est un photographe qui ne fait pas son travail.
- Duchenne de Boulogne, G.-B. Mécanisme de la physionomie humaine, 1862.
- Ekman, P. et Friesen, W. V. Facial Action Coding System, 1978.
- Girard, J. M. et al. Reconsidering the Duchenne Smile, 2021.
- Fredrickson, B. L. et al. That swimsuit becomes you, Journal of Personality and Social Psychology, 1998.
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